J’ai entendu cette phrase des dizaines de fois, dans des contextes pouvant être très différents (hôpital, entreprise, milieu associatif…). Toujours avec la même tonalité, un mélange de lassitude et de résignation : « C’est le système. »
Manque de moyens. Manque de personnel. Décisions venues d’en haut. Procédures qui ne collent plus avec la réalité du terrain. Et face à tout ça, cette phrase qui circule, qui se transmet, qui finit par s’installer comme une évidence : le système est responsable. Le système décide. Le système écrase.
Ce qui m’a toujours frappé, c’est moins la phrase elle-même que ce qu’elle révèle : une souffrance réelle, et en même temps, une forme d’abandon de soi, de déresponsabilisation. Comme si nommer le système suffisait à expliquer (et à clore…?) la question.
Alors, face à des ressentis pénibles au travail et à des « impossibles« , existe-t-il une impuissance réelle, ou s’agit-il d’autre chose ?
Comment retrouver son « pouvoir personnel », le désir d’agir, dans des contextes de travail très complexes ?
Le système existe, Et il est fait de nous
Il serait facile de balayer la souffrance d’un revers de main en disant « arrêtez de vous plaindre, agissez. » Peut-être, d’ailleurs, avez-vous déjà entendu ça ?… Ce n’est pas ce que je dis.
Les contraintes sont réelles. Les organisations peuvent être rigides, épuisantes, parfois absurdes. Et personne ne choisit délibérément de souffrir.
Mais voilà ce que j’observe aussi : le système n’a pas d’existence propre. Il ne pense pas, ne décide pas, ne ressent pas. Ce sont des personnes qui le font vivre, avec leurs habitudes, leurs silences, leurs choix, leurs renoncements. Et nous en faisons partie, qu’on le veuille ou non.
Ce qui signifie que lorsqu’on dit « c’est le système », on désigne quelque chose de réel, et en même temps, on s’en exclut. On devient spectateur d’une pièce dont on est pourtant l’un des acteurs.
On lui prête même une intention. On ne dit pas « les règles m’empêchent », on dit « le système ne veut pas. » Cette personnification n’est pas anodine : elle transforme une réalité collective, façonnée par des personnes, en une force extérieure contre laquelle on ne peut rien.
et si Le vrai piège n’était pas le système mais plutôt une sorte d’anesthésie ?
Ce que j’ai vu se produire, c’est un glissement progressif. On commence par subir. Puis on s’adapte, voir on se sur-adapte, en coupant, en se repliant, en mettant de côté ce qui pourrait déranger. On développe une carapace pour tenir. Et cette carapace, au fil du temps, coûte énormément d’énergie.
On croyait se protéger. On s’épuise quand même. Et quelque part, on a cautionné ce qu’on dénonçait. Non par mauvaise foi, mais parce que c’est le chemin de moindre résistance quand on ne voit plus d’autre option.
C’est ça, l’anesthésie. Les signes sont discrets, au début. On arrête de proposer certaines idées, on se dit « ça ne passera jamais de toute façon. » On évite certaines conversations, « à quoi bon. » On reporte des décisions qu’on aurait prises sans hésiter quelques temps plus tôt. Ce n’est pas un effondrement. C’est une série de petits renoncements, si naturels qu’on ne les voit plus.
Et puis, avec le temps, quelque chose de plus profond s’installe. Une fatigue qu’on met sur le compte de la charge de travail. Une irritabilité qu’on explique par la pression du moment. Une distance intérieure qu’on ne sait pas tout à fait nommer. Ce que je vois, c’est que les personnes touchées par cette anesthésie ne se plaignent plus vraiment, elles ont juste cessé d’espérer que les choses puissent être différentes.
Pas la souffrance visible. Celle-là, on la reconnaît. Mais « l’éteignoir » progressif sur sa propre capacité à agir, à se positionner, à rester soi.
Reprendre son pouvoir, sans naïveté
Reprendre son pouvoir personnel dans un système écrasant, ça ne veut pas dire tout changer du jour au lendemain. Ça ne veut pas dire non plus fermer les yeux sur ce qui dysfonctionne.
Ça commence par quelque chose de plus discret : observer ce qui se joue réellement, sans se laisser emporter par la réaction immédiate. Se demander où est ma marge de manœuvre ici, même si elle est étroite. Choisir comment je me positionne, plutôt que de laisser le système décider à ma place.
Ce n’est pas une posture héroïque. C’est une décision intérieure, souvent silencieuse. Mais c’est là que l’espace de liberté réapparaît. Et avec lui, une forme de sérénité qui ne dépend plus des conditions extérieures.
aller plus loin : quand le collectif prend le relais
Le coaching individuel est souvent la première réponse proposée face à une difficulté managériale. Et c’est déjà beaucoup. Il permet à un manager de prendre du recul, de travailler ses ajustements, de retrouver un espace pour oser dire ce qui ne se dit pas encore.
Mais j’observe régulièrement une limite : les apprentissages réalisés en solo restent fragiles tant qu’ils n’ont pas été mis à l’épreuve du collectif. Un manager peut développer de nouvelles façons d’écouter, de créer les conditions d’une parole plus libre, et pourtant, quelque chose ne se déplace pas vraiment dans l’équipe. Parce que les dynamiques relationnelles ont leur propre logique, leur propre histoire. Elles ne changent pas simplement parce qu’une personne a changé. Le système a parfois la tête dure…
C’est là qu’un accompagnement collectif, réunissant le manager et son équipe, prend tout son sens. Non pas pour rejouer ce qui s’est passé, mais pour confronter les apprentissages à la réalité du terrain, ensemble. Pour que les nouvelles postures ne restent pas des intentions, mais deviennent des pratiques vivantes, ajustées au contact de ceux avec qui on travaille au quotidien.
Parce que manager, ce n’est pas seulement développer un style. C’est faire dialoguer ce style avec celui de son équipe — et c’est un travail qui ne peut se faire qu’à deux.
Conclusion
Le système n’est ni bon ni mauvais. Il est ce qu’il est. Et la question n’est pas de savoir s’il mérite d’être dénoncé ou accepté.
La question est : est-ce que je reste pleinement présent à l’intérieur de ce système ? Avec ma lucidité, mon intégrité, ma capacité à agir. Ou est-ce que je laisse, peu à peu, le système penser à ma place ?
C’est souvent là, dans cet espace discret entre subir et choisir, que se joue l’essentiel.
« Tant que vous ne rendez pas conscient ce qui est inconscient, il dirigera votre vie et vous l’appellerez destin.« , Carl Gustav Jung
